CHAPITRE XVI

 

 

Mystérieusement prévenue, la rue de Jérusalem envoya plusieurs policiers, dont Parturon, chez le Vigneron. Ce dernier, quand il les aperçut de sa fenêtre, jura abominablement, regrettant les cinquante francs glissés dans la poche du médecin de quartier en échange de son silence. Il avait espéré se débarrasser de cette affaire, mais voilà qu’ils débarquaient à cinq d’un fiacre. L’ancien forçat siffla entre ses doigts d’une façon particulière afin que chacun fût prévenu du danger. Ceux qui avaient quelque chose à se reprocher filèrent par les portes arrière, certains de ses enfants en firent autant. En quelques secondes tout ce beau monde recherché pour vols, crimes, infanticides, faux en écriture et fausse monnaie se retrouva courant à perdre haleine à travers marécages, vignes et saulaies.

Parmi ceux qui entraient le Vigneron en reconnut immédiatement un, qui se tenait en retrait dans sa douillette verte doublée de lapin. Celui-là traînait la patte, vieille habitude du bagne dont, trente ans plus tard, il ne pouvait se défaire.

— Alors, vieux bandit, s’écria Parturon, on réchauffe ses vieux os ou on compte son butin ?

Le Vigneron fit semblant de rire, mais son inquiétude grandissait en voyant son compagnon de galère garder le silence et tout examiner autour de lui, comme en faisant l’inventaire.

— La camuse est passée cette nuit ? Y a du cadavre frais ?

Prenant un air accablé, le Vigneron poussa le cynisme jusqu’à faire mine d’écraser une larme sous ses gros doigts.

— Hélas ! un accident stupide, une de ces erreurs fatales qui vous envoient de l’autre côté en un rien de temps.

— Un rien de temps ? Il a dû hurler de douleur, oui ! Un accident, essayes-tu de nous dire ?

— J’ai le permis du docteur Mélissart, notre excellent docteur du quartier.

Un des officiers de paix ricana :

— On le connaît, ton Mélissart, souvent arrêté pour ivrognerie et soupçonné de soulager pour trois louis les filles qui grossissent trop. Celles qui sont tombées sur un clou rouillé. Où est le corps ?

Soupirant, le Vigneron se leva, les entraîna jusqu’à une réserve du rez-de-chaussée où l’on avait descendu Thierrois. La couverture la plus sale et la plus répugnante le recouvrait. L’homme à la douillette verte découvrit le visage et tous, saisis d’effroi, respectèrent un long silence, tant la souffrance avait creusé de ses griffes les traits de l’infortuné.

— C’est bien Thierrois le porteur d’enfants, affirma l’homme à la douillette.

Il se tourna vers le Vigneron :

— Tu fais semblant de ne pas me connaître, mais moi je sais qui tu es. Du temps de ma brigade, j’avais un bon auxiliaire avec Thierrois. Il arpentait les rues de Paris pour son travail et glanait de bons renseignements. Toujours à l’affût de cent sous, mais il n’aurait fait de mal à personne. Il n’avait aucune raison de se cacher ici comme les autres.

— Disons qu’il attendait quelqu’un ou quelque chose, peut-être un lardon.

— Qui a fait le coup ?

— Mais c’est un accident.

— Certainement pas. Le « sueur d’homme[2] » ignorait que Thierrois ne buvait jamais d’eau-de-vie à cause de son estomac bouffé par l’ulcère. Seulement du vin, rien que du vin. On va le faire autopsier, mais donne-nous la liste de tous ceux qui ont dormi ici cette nuit.

Vidocq n’appartenait plus à la police depuis qu’il avait organisé un vol pour se mettre en valeur en arrêtant rapidement les coupables, mais il gardait un grand prestige auprès des officiers de paix, et même Parturon lui obéissait.

Le Vigneron tria en quelques secondes les noms qu’il pouvait donner sans risque, ceux des mauvais payeurs, des chercheurs d’histoires et celui de cette fille très jeune qui louait une chambre au mois avec son galant, un bourgeois pour sûr.

— Une fille des barrières ?

— Dans le temps elle était la Savoyarde de Jean la Vanoise, le ramoneur. Ce vicieux n’avait pas voulu d’un garçon et la tenait au chaud dans son lit. Elle lui a échappé et Jean la Vanoise a crevé de trop boire. Elle a l’air de se débrouiller. Elle est venue une fois avec un bourgeois.

Vidocq réprima un sourire. Il reconnaissait Séraphine, la saute-ruisseau des avoués Roquebère. Que faisait-elle dans ce bouge cette dernière nuit ? Y était-elle sur ordre des jumeaux ? Parturon de son côté se posait la même question.

— Elle gaffait Thierrois ?

— Je peux pas le dire. Cette fois elle était seule.

— Qui encore ?

— La mère Mélie. Elle vend du vitriol avec ses allumettes.

— Langue de pute trop grosse, trop froussarde. Pourquoi aurait-elle envoyé Thierrois en enfer ?

Le Vigneron donnait d’autres noms, du petit gibier sans importance, et puis il se dit qu’il n’avait aucune raison de protéger les Richelet, qui payaient bien mais sans plus. Jamais un repas ni un pichet.

— Richelet ? Inconnu au bataillon, fit Parturon qui s’agaçait de voir Vidocq en faire un peu trop, pour un policier renvoyé et un failli.

— Ils se disent oncle et neveu mais seraient plutôt des tantes, des rivettes, si vous voyez ce que je veux dire. Le vieux encasque le môme. Ils viennent ici pas pour rivancher[3] mais pour se repasser. Possible que Thierrois les ait reconnus…

— Tu les accuses ? lança Vidocq.

— Jamais de la vie !

— Pourquoi pas ? murmura Vidocq. Deux rivettes bourgeois qu’un Thierrois importune ? C’est à voir.

Parturon se faisait la même réflexion sur les Richelet. Peut-être de la meilleure société, ils devenaient donc pour un porteur d’enfants source de profit. Il fallait faire vite de crainte que leurs patrons de Jérusalem ne remettent l’affaire à la police politique. Deux hauts personnages, aristocrates ou bourgeois, qu’on pouvait faire chanter, la rue de Grenelle aimerait avoir ça dans ses dossiers.

— Y a aussi l’ancienne petite Savoyarde qui couchait à côté cette nuit. Possible que le Thierrois l’ait attirée chez lui pour la repasser, continuait le Vigneron.

— Non, je ne la crois pas capable de servir du vitriol à un homme. Il a fallu le lui faire avaler de force et une fille jeune ne pouvait le maîtriser. Elle le lui aurait jeté au visage mais pas plus.

Le Vigneron dut prêter une vieille porte en guise de brancard. Le corps serait amené à la Salpêtrière pour l’autopsie. Les policiers fouillèrent les chambres de Thierrois, des Richelet et de la petite Savoyarde en vain. Les placards muraux étaient vides, abandonnés.

— Les Richelet étaient bien ici cette nuit, certifia le Vigneron, et ont filé quand la gosse a commencé de hurler.

Fort de ce qu’il avait appris, Vidocq se sépara de ses anciens collègues, s’en alla sous le regard perplexe et soupçonneux de Parturon. L’ancien bagnard finit par trouver une voiture qui le conduisit rue Vivienne. Il dut patienter dans la salle des clercs avant de pénétrer chez Hyacinthe.

— Vous avez du nouveau pour mon affaire ? demanda-t-il, anxieux.

— Vous n’éviterez pas Sainte-Pélagie, répliqua Hyacinthe, peu enclin à ménager cet homme.

Un sourire déplaisant aux lèvres, la voix bien assurée, Vidocq raconta qu’il avait accompagné ses amis de Jérusalem chez un certain Vigneron où un accident curieux, avec mort d’homme, s’était produit.

— En fait il y a crime, et parmi les suspects une certaine jeune fille de quatorze ans, ancienne ramoneuse de son état. Elle ne doit pas être difficile à trouver. Elle était déjà venue là avec un bourgeois. Peut-être son coquin ?

Catastrophé, Hyacinthe cachait mal son inquiétude. Jamais il n’aurait dû accepter de s’occuper des affaires de l’ancien bagnard qui se préparait à le faire chanter.

— Vous trouverez un moyen de décourager mes créanciers. J’en suis absolument sûr, lança Vidocq en sortant.